« C'est lorsque nos pieds prennent des
cors, que nos corps prennent leur pied. » Olivier
Bus
Claxons et capharnaum, attention un bus arrive. Une main tape frénétiquement sur la taule, signal de l'aide chauffeur qui signifie "ça passe". Voilà une scène des plus classique dans les Himals. L'histoire pourrait s'arrêter là ou reprendre la route pour de lointains horizons. Qu'importe, c'est le coup d'oeil qui fait toute la différence. Une "lecture" de la carrosserie et l'on peut, avec amusement, lire des slogans des plus étranges : "No time for love" (Pas de temps pour l'amour), "Jesus", "Arcenal FC", "Save the planet" (sauvons la planète), ... et ma préférée "Punk is not dead" (les Punks ne sont pas morts). OF 16.04.13
De Lumbini à Katmandou
Cinq heures. Réveil. Dans l'obscurité du jour encore endormi, assis sur
les marches du temple coréen, nous profitons une dernière fois de la sérénité
des murmures et des gongs qui émanent de la salle de méditation. Six heures. Déjeuner
en communauté. Principalement du riz, des légumes en sauce et en soupe. Comme à
chaque dîner, comme à chaque souper.
Après ces quelques jours hors du temps, nous reprenons la route
direction Katmandou. La transmission arrière d'Olivier finit par rendre l'âme.
Coups de pédales acharnés d'Olivier mais flegme désinvolte de la roue. Solution
: pousser le vélo. Ca tombe bien, nous attaquons un col à 2’488 mètres. Alors
puisqu'il faut pousser, poussons ! Et profitons à plus forte raison du paysage
sublime qui se dessine ! C'est sûr qu'avec du 3 à 4 km/h., nous avons le
temps d'apprécier l'ambiance automnale des forêts. Ici, le manteau rouge incandescent
est celui des rhododendrons, fleur nationale. Encore plus impressionnantes, les
cultures en terrasses qui structurent et font vibrer des pans entiers de
montagne. Un décor presque irréel, tant le travail paraît sur humain. Une
maquette à l'échelle qui nous surpasse. Une miniature où tantôt les espaces
sont laissés vides, où tantôt ils ont été colorés d'orange ou de vert tendre ;
couleur de la nature en constante évolution. Mais voilà : la vedette ne
leur est pas destinée. Car ce qui nous amène ici avant tout est la chaîne de
l'Himalaya. Voilà pourquoi c'est avec une pointe d'excitation que nous
atteignons le col.
Bouché. Des nuages à l'horizon à perte de vue. Ça ne sera donc pas pour
cette fois, la belle se fait désirer. Mais nous gardons espoir. Nous établissons
notre « camp de base » à Daman car l’on dit que ce village offre l'un
des plus beaux panoramas du pays sur l'Himalaya. Deux jours durant, nous nous lèverons
à 5h45 et nous nous hâterons jusqu’au mirador pour ne pas le louper : le lever
du soleil sur la célèbre chaîne montagneuse. Le deuxième jour, au loin, nous
distinguons des formes blanches et vaporeuses. ça y est, encore des nuages,
c'est jour de chance. Tiens, mais ces nuages semblent bien pointus... Mais
attends, regarde, tu ne crois pas que... Mais non, ce n'est pas possible, c'est
trop haut. Mais si ! Mais si ! ça doit être la crête des sommets himalayiens !
Trépignants, nous attendons que le soleil poursuive sa lente ascension et nous
révèle enfin la vérité. Et, petit à petit, les voilà. Ils se dessinent et se
forment sous nos yeux ébahis. Un sommet, puis un autre, puis encore un autre ;
tous recouverts de leur manteau blanc. Alors, nous nous asseyons et contemplons
humblement.
A côté de nous, un Allemand nous regarde nous extasier sur ce paysage
qui lui est familier. Il a vécu trois ans et demi au Népal, à l'époque où
Katmandou ne comptait qu'une dizaine de voitures. A l'époque où la route que
nous avons empruntée était la seule qui reliait les vallées du Nord à la plaine
du Sud et à l'Inde. A cette époque, le gouvernement népalais, avec l'aide de la
communauté internationale, échafaudait son premier plan d'études
universitaires. N'ayant aucun professeur népalais répondant aux compétences
requises, chaque domaine d'étude fut attribué à un pays étranger. L'Allemagne
fut désignée pour l'éducation physique. Ainsi Uli fut le premier enseignant d'éducation
physique du Népal. Les principes d'enseignement qu'il a alors instaurés sont
aujourd'hui encore d'actualité. Il y a deux ans, il est revenu au pays après
plusieurs décennies d'absence. Dans ses yeux, on devine la nostalgie du temps
passé. Aujourd'hui, Katmandou est surchargée de véhicules à toute heure de la
journée et de la nuit. Aujourd'hui, la pollution voile l'horizon. Mais juste à
côté de cette nostalgie, on y voit l'amour porté à ce pays qui est aussi le
sien.
Fin de la parenthèse forêts-montagnes-tranquillité-recueillement. Nous
voilà propulsés, à peine arrivés au bas de l'autre côté du col, dans le trafic
de la route nationale Pokhara-Katmandou. Klaxons, gaz d'échappement, poussière.
Encore 25 km. de montée et nous serons à Katmandou.
Nous y voilà depuis maintenant trois jours. Grâce aux conseils d'autres
cyclo-voyageurs et à dame chance, nous prenons nos quartiers dans un trois pièces
grandiose sur le toit d'une guest-house. Une petite chambre avec un lit
comme seul mobilier, une terrasse immense et des WC-douche à l'opposé. Et pas
de quoi se ruiner, à 4 francs la nuit. Cette première immersion dans la
capitale est destinée avant tout à la préparation de la suite de notre séjour.
La visite sera pour une prochaine fois. Permis de trekking, autorisation d'accès
dans les régions protégées, informations à l'Ambassade de Chine, inflammation
des neurones à cause de la préparation du tour du massif de l’Annapurna... Dans
quel sens ? A vélo ? A pied ? Avec quel chargement ? Est-ce possible ? Y a-t-il
encore beaucoup de neige ?
C'est décidé. Nous partons demain. A vélo. Avec notre tente, nos sacs de
couchage et deux sacs à dos. Allègement de nos affaires au maximum ; pas de
place pour le superflu ou l'agréable, juste pour l'absolu nécessaire. Possible
? Nous le saurons dans un peu plus d'un mois. Place à l'aventure.
P.S. Ne vous inquiétez pas de ne pas avoir de nouvelles ces prochains
temps, Internet ne fait pas partie du lot « absolument nécessaire »
dans les montagnes.
Retour aux sources
La
frontière indo-népalaise
dans le dos, le décor change. Une simple route nous accueille et nous invite à
traverser les plaines du Terraï. Plaines verdoyantes et boisées, bordant les
chaînes de l'Himalaya. Ici, ce sont les vélos qui nous dépassent, silencieux et
chevauchés par des hommes et des femmes nous souhaitant de temps à autre de
cordiaux « Namaste ». Si la population nous paraît être des plus
agréables, c'est la nature qui nous apportera ce qui nous avait tant manqué :
se laisser vivre avec elle.
Soir après soir, nous nous délectons, aux abords de notre campement, du spectacle qu'offre cette boule rouge-orangée. Large disque sachant comme nul autre rendre ses lettres de noblesse à la canopée locale, ce rose argenté aux eaux dormantes des lacs et des rivières. Une halte dans une forêt de manguiers et me voilà scotché devant une branche, véritable autoroute où les klaxons ont été remplacés par des milliers de petites odeurs : des phéromones. Soudain un bruit, un battement d'ailes, ce sont deux milans qui construisent leur nid. Tour à tour, ils s'envolent à la quête de branchages et leur travail devient vite une danse à mes yeux. Le ciel s'obscurcit et déjà les oiseaux laissent place aux chauves-souris. Parfois grandes comme une mouette, parfois petites comme un moineau, mais toujours accompagnées des mille et une étoiles que compte le ciel. Place à la nuit où chaque bruit est une information, un message. Si hier nous étions le « prédateur » que l'on redoute, aujourd'hui nous dormons sur le territoire du grand Shere Khan. OF 03.03.13
De Pilibhit à Lumbini
Pour peu, nous aurions loupé la douane Inde-Népal. Du côté de l'Inde, un
homme semblable aux autres nous appelle et nous fait signe de nous arrêter.
C'est l'employé de l'office de l'immigration. Nous nous asseyons dans une
petite cahute sans prétention. Avant de partir, il nous confie : « Dans
un kilomètre, sur votre gauche, vous trouverez l'office népalais. » Sans cette
information, nous serions passés tout droit. Voyant en nous le travail qui lui
incombe, l'employé népalais opère une trêve à sa sieste et nous invite à son
bureau. « Vous voulez un visa de trois mois ? » « Oui, s'il vous
plaît, Monsieur. » « OK. » Et voilà, c'est fait. Plus facile que
d'aller acheter nos légumes au marché.
Nous empruntons l’unique route qui traverse le pays pour nous diriger
vers l'Est. Celle-ci tient plus du chemin de campagne suisse que de l'autoroute
bondée indienne. Nous croyions d'abord avoir atterri dans un monde sans
voiture, ni bus, ni car. Nous apprendrons par la suite que nous sommes entrés
au Népal lors de la période de grêve nationale pour obtenir la baisse du prix
du carburant.
Notre route fut aussi celle de Stefan et Petra, un couple germano-suisse-allemand
à vélo. Ainsi, nous passerons une dizaine de jours ensemble à partager notre
routine quotidienne, nos repas, nos projets et nos expériences. C'est toujours
avec un grand amusement que nous découvrons le matériel d'autres
cyclo-voyageurs. La plupart du temps, nous constatons que les similitudes sont
nombreuses. Ensemble, nous passerons une journée entière à scruter les berges
des rivières, à observer les fourrés, à écouter le bruit des branches et du
bois mort, à attendre... Ceci dans le but de le voir, lui, le grand, le redouté
et le désiré : Sir Tiger. Ma fois, pas de chance, il nous échappe de peu. Peut-être
au plus grand plaisir de notre guide, plus peureux que téméraire. Nous nous
consolerons avec deux crocodiles, une floppée de cervidés, des éléphants au
travail et un énorme python. Le clou du spectacle restera néanmoins ma chute
spectaculaire dans la rivière. Allez, un moment de honte, c'est vite passé !
Puisque nous abordons le sujet de la honte... Allez, une petite anecdote
rien que pour vous ! Un beau matin, les militaires d'un check point
nous arrêtent. Nous sommes habitués à ces postes de contrôles népalais, tant il
y en a. Mais pour une fois, ce n'est pas avec un grand sourire qu'ils nous
laissent passer. Nous devons montrer patte blanche, puis nous asseoir et
attendre. De toute évidence, il y a un problème. Lequel, on n’en sait trop
rien. Nous nous surprenons déjà à imaginer toutes sortes de scénarios
possibles. Et voilà qu'il nous faut retourner au poste-frontière où nous sommes
entrés dans le pays, il y a deux semaines. Il n'en est pas question. Je veux
quelqu'un qui m'explique la situation en anglais sinon je ne bouge pas. Un gradé
arrive, prend nos passeports, repart. C'est alors qu'un policier népalais
parlant un peu l'anglais arrive. Je lui bondis presque dessus en lui demandant
des explications.
« Le problème, nous dit-il, est que vous ne pouvez pas aller en
Inde.
- ça tombe bien, nous n'avons aucune envie d'y retourner. Nous voulons
aller à Lumbini.
- Oui, Madame, mais vous êtes en Inde ici. »
Les rouages se mettent péniblement en marche dans nos cervelles et
soudain la lumière apparaît.
« Nous sommes en Inde ? Vous voulez dire que les militaires ici présents
sont Indiens ?
- Oui m’sieur-dame.
- Mais comment est-ce possible ?
- Eh bien vous avez pris plein sud à Tauliahwa au lieu de prendre plein est. »
Oh, la honte ! Après moult courbettes et excuses pour le dérangement,
sourires gênés jusqu'aux oreilles et fou rire au bord des lèvres, nous nous éclipsons...
et retournons au Népal.
Ceci étant dit, le Népal nous permet de retrouver nos habitudes d'antan
et un certain équilibre. Se lever aux premiers rayons du soleil, plier notre
campement, rouler sans redouter les gens, remplir nos vaches à eau aux pompes
des villages, s'arrêter pour déguster un thé, choisir son lieu de camping en
n'ayant que l'embarras du choix... Simplement aimer à nouveau voyager.
Déjà, nous apercevons au loin les premiers sommets enneigés. Déjà, ils
nous font rêver. Mais pour l'heure, nous nous sommes arrêtés dans un lieu hors
du commun. Lumbini, là où le Bouddha serait né et où les communautés bouddhistes
de différentes nations ont fait construire des temples aux allures plus ou
moins extravagantes. C'est au temple coréen que nous avons trouvé gîte, couvert
et tranquilité. Trois jours aux allures de colonies de vacances. La lessive
pend à tous les balcons, les repas sont servis lorsque la cloche a sonné et nous
dormons dans des dortoirs où hommes et femmes sont séparés. Ensuite nous
reprendrons la route, direction Katmandou. AG 03.03.13
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